Je m’appelle Lyn et mon truc c'est la vie parisienne, ses sorties et ses boutiques.

 

Je ne suis pas devenue journaliste de mode pour que mon patron m'envoie au fin fond de l'Ardèche. Même pour interviewer un éleveur de chèvre, au prétexte qu'il a créé le buzz au Salon de l'Agriculture !

 

Qu’importe si son magnétisme me fait penser à un prédateur !

 

Et des prédateurs, je vais en croiser quelques-uns…

 


Format Broché

 

Format numérique sur Kindle ou sur Kobo

 

 

          Léo Savage était assis au bout de la table. Derrière lui, la grande télévision constamment allumée sur une chaîne d’informations diffusait les images d’un reporter tâtant la croupe d’une vache au Salon de l’Agriculture. Le son était coupé et la scène avait quelque chose de surréaliste.

 

Mais Savage s’en moquait. Il présidait comme un roi en son royaume et son visage fermé présageait le pire. Sa main boudinée tapotait sur le bureau et ses yeux plissés scrutaient chacun d’entre nous. Son expression devint glaciale lorsque Stuart et moi entrâmes à notre tour. Nous étions les derniers.

 

Quasiment tout le personnel de la rédaction de « Tendances » était présent. La plupart des employés étaient debout faute de place. L’heure était grave. La grande salle de réunion bourdonnait de murmures aussi impatients qu’inquiets. Depuis le rachat du magazine par un célèbre groupe de presse canadien, des bruits de couloirs avaient commencé à circuler. On parlait de restructuration, de licenciements et de délocalisation. Impossible de démêler le faux du vrai ni de savoir qui avait lancé ces rumeurs.

 

— Si vous pouviez vous installer rapidement et vous la fermer, ça m’arrangerait ! s’exclama Savage.

 

Le ton était donné.

 

— Comme je n’ai pas que ça à faire je vais aller droit au but, poursuivit-il avec une inflexion mordante. Les ventes sur le dernier trimestre sont en baisse après une stagnation qui n’avait déjà rien d’encourageant.

 

Après un long silence sinistre, les caquètements reprirent de plus belle. On se serait cru dans une basse-cour.

 

— Les investisseurs commencent à se poser des questions, continua-t-il. Pour couronner le tout, certains de nos annonceurs n’ont pas renouvelé leur contrat. Inutile de vous rappeler que vos salaires sont payés par l’argent de la publicité.

 

Cette fois les esprits s’enflammèrent. Les conversations partaient dans tous les sens et l’ambiance devint électrique. D’où j’étais, je vis les épaules de Léo s’affaisser. Il se massa l’arête du nez et secoua la tête avec résignation.

 

— Vos gueules ! hurla-t-il l’air excédé en se redressant. Ce ne sont pas vos bavardages stériles qui y changeront quoi que ce soit. Si vous voulez sauver vos petites fesses, il va falloir vous bouger !

 

— Devons-nous modifier notre orientation éditoriale ? demanda un journaliste spécialisé dans l’art.

 

— Il est hors de question d’y toucher. « Tendances » restera une publication dans l’air du temps.

 

— Il faut du neuf, suggéra Stuart.

 

— Gros malin, lui lança Léo avec agressivité. Bien sûr qu’il faut quelque chose de neuf. Mais je refuse de trahir l’idée directrice du journal.

 

— C’est difficile de faire du neuf avec du vieux, insista le stagiaire.

 

Un froid polaire s’abattit sur la salle de réunion. Savage toisa Stu et je sentis dans son regard toute sa colère et son mépris. Apparemment, rien de constructif n’allait sortir de cette discussion aujourd’hui.

 

— Tout est dans le nom de magazine, reprit le journaliste. Nous devons flairer et débusquer les tendances.

 

— À part enfoncer des portes ouvertes, tu fais quoi de ton temps libre, ducon ? lui jeta Stuart plein de provocation.

 

L’autre s’offusqua et le menaça à grand renfort d’insultes. Décidément, le niveau du débat ne cessait de s’élever…

 

— Ça suffit ! les coupa Savage. On n’est pas dans une cour de récréation.

 

Il y eut un moment de flottement puis chacun se sentit obligé de proposer l’idée du siècle pour relancer les ventes. On se serait cru au souk !

 

Je décrochai rapidement de ce brouhaha stérile et mon regard dériva vers l’écran de la télé. Après avoir palpé l’arrière-train de sa grosse vache Limousine, le reporter avait jeté son dévolu sur des biquettes fixant l’objectif de la caméra d’un œil torve. Qui donc cela pouvait-il intéresser ?

 

— Tant qu’on y est, on n’a qu’à tous débarquer au Salon de l’Agriculture avec des chapeaux en paille et des bottes en caoutchouc ! m’exclamai-je ironique.

 

Léo se tourna soudainement vers moi et suivit la direction de mon regard jusqu’à l’écran. Merde ! J’avais parlé à voix haute et il m’avait entendue. En une phrase, je m’étais grillée en beauté. Je venais de dire à mon directeur avec plus ou moins de finesse que je me contrefichais de sa réunion et que pendant que tout le monde cherchait à sauver la boîte, je matais la téloche !

 

Bravo Lynette ! Bien joué !

 

Contre toute attente, Savage se saisit de la télécommande et augmenta le son. Sur l’image, un homme baraqué comme une armoire normande venait d’apparaître avec un chevreau dans les bras. Un micro était tendu dans sa direction pendant que la caméra zoomait sur sa carrure impressionnante. Les cheveux bruns légèrement ondulés, le regard déterminé et accessoirement de couleur verte, les joues ombrées d’une barbe de trois jours, les manches de sa chemise à carreaux remontées sur ses avant-bras musclés, ce type n’avait rien d’un paysan. Il avait dû être bûcheron canadien dans une vie antérieure !

 

— Taisez-vous ! intima le directeur.

 

— « … conditions d’élevage et de fabrication de fromage dans l’Ardèche ? » demanda le journaliste au mec à la chèvre.

 

— « Malgré notre investissement personnel et notre passion, nous peinons à faire reconnaître le label bio. Éleveur caprin depuis des années, j’ai toujours travaillé dans une démarche de qualité et de respect de l’environnement aussi bien que de l’animal. »

 

Tout en s’exprimant, il caressait la tête de sa biquette qui bêla de satisfaction.

 

— C’est trop mignon ! gloussa la nana chargée de la reprographie.

 

— Il faut aimer les types bodybuildés, répondit sa copine.

 

— Je parlais de la petite brebis ! rétorqua la première.

 

— C’est tout ce qui vous importe ? tonna le journaliste spécialisé dans l’art. Un bouseux avec une bique ! Alors que l’heure est grave.

 

Il n’avait pas apprécié de se faire envoyer sur les roses et s’en prenait, à présent, aux deux filles. Belle solidarité dans l’équipe éditoriale !

 

— Moi, je trouve ça extrêmement intéressant, dit Léo avec un sourire en coin.

 

Tous les regards convergèrent vers lui. Se moquait-il de nous ou avait-il pété un câble ?

 

— « … Envisagez-vous des actions auprès de… », continua le journaliste à l’écran.

 

Un mouvement de foule attira l’attention de ce dernier.

 

— « Mais, je vois arriver le ministre de l’Agriculture, reprit-il avec enthousiasme. Il s’approche du stand où nous nous trouvons. Je tente de m’avancer. Monsieur Carréol ! Un mot pour Info Mag TV ? »

 

La caméra zooma sur André Carréol, ministre de l’Agriculture du gouvernement actuel. Un homme de presque deux mètres qui aurait pu avoir de la prestance s’il ne portait une perruque à la couleur improbable pour cacher sa calvitie.

 

À l’image, la tête imperturbable du ministre se dressait au-dessus de la forêt de micros que tendaient les reporters. Carréol fendait la foule, sans leur prêter attention. Apparemment, son programme était chargé et faire une halte au stand des biquettes n’était pas sur la liste de ses priorités.

 

— « Votre indifférence condamne des dizaines de petits producteurs. Mais aussi des milliers d’animaux innocents », lança le beau gosse à la chemise à carreaux.

 

Les objectifs des caméras passèrent instantanément sur l’homme au chevreau. Sa phrase choc avait capté l’attention de la foule, y compris la nôtre par écran interposé, depuis la salle de réunion de « Tendances ».

 

— « Certes nos produits sont plus chers, car notre mode de production est exigeant, respectueux de l’environnement et des bêtes. Seulement, la grande distribution et ses appétits nous condamnent à la disparition. Les labels bios ne bénéficient pas d’une visibilité ni d’une promotion suffisante », reprit l’éleveur.

 

Les caméras passèrent de l’expression farouche et quelque peu menaçante de ce dernier, à celle plus embarrassée du ministre.

 

— « Le gouvernement est à l’écoute des difficultés que peuvent rencontrer les agriculteurs français et… », commença Carréol.

 

— « Et elle, s’exclama le beau gosse en déposant le chevreau dans les bras du ministre. Elle s’appelle Brindille et elle a quatre mois. Si mon exploitation disparaît, qui prendra soin d’elle ? »

 

Les gardes du corps avaient surgi et faisaient bloc autour du ministre. À l’image, on ne distinguait plus que la moumoute du ministre fendant la foule, entouré d’un cordon de sécurité. Plus de bique à l’écran, juste le journaliste d’Info Mag TV excité comme un pou.

 

— « Ce que nous venons de voir est incroyable ! s’époumona-t-il dans son micro. Nous avons été témoins sur notre chaîne à un évènement stupéfiant. En direct du Salon de l’Agriculture, monsieur André Carréol le ministre a été pris à partie par un jeune éleveur. Nos téléspectateurs ont pu découvrir, comme nous, leur échange. Cet homme a demandé la reconnaissance de… »

 

Léo Savage avait éteint le son avec la télécommande, coupant la chique au reporter survolté.

 

— Je veux ce type ! décréta-t-il en frappant du plat de la main sur la table.

 

— Le journaliste d’Info Mag TV ? demanda une voix.

 

— Bien sûr que non, abruti ! Il me faut le paysan avec sa bique !

 

Sa déclaration fut suivie d’un long silence stupéfait.

 

— Cette histoire va faire le buzz ! hurla le directeur. Je veux une interview exclusive.

 

À mes côtés, Stuart pianotait sur son smartphone.

 

— Le vieux a raison, murmura-t-il en faisait allusion à Savage. L’info est déjà sur internet.

 

En effet, l’intervention de l’éleveur passait en boucle sur la chaîne et bientôt une version circula sur YouTube. Quelques parodies d’un Carréol avec une perruque improbable portant au bras une chèvre en peluche furent également mises en ligne. L’incident faisait boule de neige et se propageait à la vitesse vertigineuse sur les réseaux sociaux. Un comité au nom de Brindille, la biquette, venait même d’être créé.

 

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, lançai-je à Léo. « Tendances » a déjà publié plusieurs reportages sur l’agriculture biologique.

 

— Je m’en bats les flancs du bio ! rétorqua-t-il. Il nous faut ce mec ! Avec sa gueule et sa nouvelle cote de popularité qui vient de monter en flèche, il est notre prochain sujet.

Cette fois Savage avait définitivement perdu la tête ! Interviewer un type apparu quelques minutes sur une chaîne d’informations. Quel intérêt ? Fallait-il qu’il soit à ce point désespéré ? « Tendances » avait besoin d’un scoop, pas d’un berger irascible !

 

 

Lire la suite en format Broché

 

 

Lire la suite en format numérique sur Kindle ou sur Kobo