Il ne veut pas la rencontrer !

Il ne pourra plus se passer d’elle…

 

 

Lors de ce voyage au Caire, Fédra et Rudi n’ont pas le choix : ils doivent coopérer !

 

La première, gérante d’une grande parfumerie de luxe à Grasse, se rend en Egypte pour suivre les recherches scientifiques qu’elle finance.

 

Le second, un peu journaliste, un peu agent de renseignements, est chargé par l’Ambassade de France de veiller à la sécurité de Fédra durant son séjour.

 

Tous les deux considèrent ces précautions superflues et s’opposent avec velléité.

 

Pas de vacances pour Fédra et Rudi ! Il leur faudra affronter l’hostilité des autorités égyptiennes, le scepticisme des chercheurs sur le site de fouilles et la colère de fanatiques voulant protéger la pyramide.

 

 


Télécharger
LA BANDE ANNONCE DU LIVRE.
Booktrailer LA PROTEGER.mp4
Fichier Audio/Vidéo MP4 14.5 MB

 

 

A découvrir ici

 

 

Chapitre 1

 

Ville de Grasse

France

 

 

Quick, le petit cairn terrier gris, attendait avec confiance aux pieds de sa maitresse. Compact et court sur pattes, l’animal reniflait l’air matinal de son museau pointu. Aux aguets, les oreilles triangulaires bien dressées, sa petite queue s’agitait quand Fédra se pencha vers lui pour lui donner la moitié de son sucre. Il engloutit le morceau en une bouchée et couina de satisfaction. Ses yeux luisants comme deux boutons noirs, la regardaient avec dévotion. Le chien paraissait sage et obéissant. Pour un peu, on l’aurait comparé à une gentille peluche, en plus hirsute.

 

Mais c’était bien mal le connaitre ! Ceux qui l’avaient sous-estimé s’en étaient mordus les doigts. En effet, même s’il lui ressemblait, Quick n’avait absolument rien en commun avec Toto, le chien de Dorothy, assez brave et fidèle pour la suivre jusqu’au pays du magicien d’Oz.

 

Bien qu’issu d’un élevage au pedigree irréprochable, l’irascible cairn terrier représentait tout ce qu’on pouvait détester chez un chien : bagarreur, têtu, aboyeur, impatient et fugueur. La race était réputée pour son intelligence et son opiniâtreté. Seulement, avec Quick, ces belles qualités devenaient des défauts. Une véritable peste à quatre pattes, pire que les dix plaies d’Egypte réunies.

 

Sa maîtresse, et elle seule, avait ses faveurs. Il considérait le reste du genre humain et du règne animal comme quantité négligeable ou bien comme des rivaux. Bien sûr, personne n’avait eu le courage d’avouer que ce corniaud tenait plus de la calamité ambulante que de l’animal de compagnie.

 

*

 

— Bon chien, le flatta Fédra en caressant son petit crâne ébouriffé.

 

Ses doigts frôlèrent son collier au motif écossais portant une plaque gravée à son nom. A l’origine, la race provenait des Highlands. Elle s’étonnait encore que de si petits chiens aient pu survivre aux rudes conditions d’une région perpétuellement battue par les vents océaniques. A croire que ça leur avait forgé le caractère au fil des générations ! Et dans le cas de Quick, pas de la meilleure manière…

 

Reconnaissant, l’animal se frotta contre sa main sans la quitter de ses yeux humides d’affection. Elle termina son café d’une gorgée et reposa la tasse blanche sur la soucoupe. Sans se presser, elle se leva après avoir laissé sur la table le prix de la consommation. A cette heure matinale, la terrasse du petit bistro du centre-ville de Grasse n’avait pas encore été prise d’assaut par les touristes. Les locaux pouvaient encore profiter en toute tranquillité du cadre et de la lumière si particulière à cette heure du jour.

 

Le parfum de ses fleurs qui avait rendu la région célèbre dans le monde entier, montait de la vallée emportée par une brise légère. Emplissant discrètement l’air ambiant, elle se mêlait aux odeurs aquatiques des fontaines et celle plus minérale des pierres des maisons ou des pavés.

 

Habitant un loft sur les hauteurs de la ville, à deux pas, Fédra prenait régulièrement le temps de savourer son premier expresso en terrasse. Elle aurait pourtant pu le boire chez elle car de la fenêtre de son appartement ancien, son regard englobait les toits de tuiles rouges, les façades claires et les volets aux teintes provençales. Les larges feuilles des palmiers, les pointes des cyprès, les lauriers fleuris et les bouquets que formaient les platanes lui donnaient l’impression d’habiter un ilot de verdure. Ravalé deux ans plus tôt, son immeuble étroit aux volets de bois peint dégageait un charme vénérable et provençal souvent photographié par les vacanciers. Elle avait eu un coup de foudre et l’avait immédiatement acheté.

 

— Merci ma nine ! s’exclama familièrement le cafetier.

 

Elle sourit en entendant ce surnom affectueux. Aidé par la force de l’habitude, le patron du café ramassa prestement la tasse et l’argent. Comme un magicien faisant jaillir un lapin de son chapeau, il sortit un chiffon de son court tablier pour nettoyer la table. Ayant pris ses marques dans ce quartier depuis son emménagement, le propriétaire du lieu l’avait rapidement adoptée et employait toujours avec elle un ton très paternel.

 

Elle songea qu’il avait très certainement dépassé l’âge de la retraite. Pourtant il continuait à ouvrir son bar tous les matins, chaque jour de la semaine. Amical mais sans être bavard, elle ignorait s’il avait des enfants et si, prochainement, l’un d’eux reprendrait l’affaire. Se promettant un jour d’engager la conversation et lui poser la question, elle se leva.

 

Lui adressant un signe d’au revoir, elle oublia aussitôt cette bonne résolution.

 

— A demain, dit-elle en s’éloignant.

 

— A demain ma nine. Passe une bonne journée.

 

Du petit café, elle pouvait rejoindre à pied l’élégante boutique de la grande parfumerie Vence où elle travaillait. Comme chaque matin, elle aimait cette impression de page blanche qui s’ouvrait devant elle. La journée n’avait pas encore commencé et tout était possible.

 

Sur la façade de l’honorable bâtiment du XIXème était peint le logo de la marque : le profil d’une déesse mythologique au front haut, au regard fier et au port de tête altier. Ses cheveux sombres nattés étaient entrelacés comme des serpents à l’arrière de sa nuque. Pour qui prenait le temps de bien observer, la déesse possédait une troublante ressemblance avec Fédra.

 

Quick à ses côtés, cette dernière poussa la porte vitrée et passa les anciens comptoirs de bois couverts de bouteilles de parfum au contenu ambré. Aussitôt l’odeur des différentes notes florales l’enveloppa. Elles lui étaient si familières qu’elle les discernait les unes des autres, les yeux fermés. La flagrance des fleurs blanches comme le jasmin ou se mêlait celle aromatique de la lavande, vivifiée par les senteurs hespéridées des agrumes.

 

Ce nuage olfactif était son domaine, son royaume, son cocon. Elle s’y sentait véritablement à sa place et une légère décharge d’anticipation électrisa ses terminaisons nerveuses. Sans en être véritablement consciente, elle accéléra le pas et son maintien devint plus aristocratique encore. Les yeux plissés, concentrée et attentive, aucun détail ne lui échappait. Sa démarche en entrant avait quelque chose de conquérant et il émanait d’elle une autorité indiscutable.

 

D’un geste rapide, elle salua les vendeuses en uniforme. Chacune d’entre elle se devait d’être impeccable et de porter une chemise en soie, un legging noir et des escarpins. Un style chic et décontracté que Fédra avait imposé dans son magasin. Elle avait également insisté sur l’importance du maquillage et de la manucure. L’image que l’entreprise renvoyait était primordiale à ses yeux. Son objectif visait à toucher une clientèle élitiste, très haut de gamme. Montrant l’exemple, elle-même apportait beaucoup de soin à sa tenue.

 

— Bonjour mademoiselle Pesquier ! saluèrent en chœur les vendeuses.

 

— Bonjour. Tout est en place ?

 

— Naturellement, répondit la plus âgée.

 

— En entrant, j’ai remarqué des flacons poussiéreux dans le coin. Il semblerait que le ménage laisse à désirer dans ce magasin.

 

D’un geste assuré, elle désigna l’endroit.

 

— Mais je vous assure mademoiselle Pesquier que j’ai personnellement veillé à…

 

— Recommencez, ordonna Fédra.

 

Le ton de sa voix ne souffrait aucune discussion. Puis sans un regard pour la vendeuse désemparée, elle se détourna et rejoignit le fond du magasin. Après avoir emprunté l’escalier en colimaçon réservé au personnel, Fédra arriva au premier étage. Les bureaux de Vence se trouvaient à l’étage. Quick la suivait, sautant de marche en marche avec agilité.

 

Cette histoire de poussière l’avait contrariée. Même s’il ne s’agissait que de quelques grains capturés par un rayon de soleil rasant, Fédra exigeait la perfection. Les vendeuses se devaient d’être plus vigilantes à ce genre de détails qui ne pardonnait pas dans le monde du luxe. Elle avait pourtant insisté sur la présentation de la boutique à chaque réunion du personnel. A croire que ses consignes n’avaient pas totalement été assimilées.

 

En passant devant, les parois vitrées des couloirs lui renvoyaient l’image d’une jeune femme élancée et particulièrement élégante avec son tailleur pantalon parfaitement coupé sur sa blouse couleur émeraude. Elle savait son visage atypique avec ses yeux gris, son nez aquilin et ses pommettes saillantes. Loin d’adoucir ses traits anguleux, elle avait attaché ses cheveux bruns en une queue de cheval bien serrée. De plus, elle souriait peu à cause de sa bouche en forme de ruban. En effet, ses lèvres fines et étroites, surmontées d’un arc de cupidon marqué la complexaient. Toutes les astuces de maquilleuses avaient été vaines et elle avait préféré renoncer au rouge à lèvres.

 

Son chien toujours sur ses pas, elle entra dans son bureau sans fenêtre. Il ne faisait qu’une dizaine de mètres carrés et tout y était parfaitement rangé. Les murs blancs, tout comme les fauteuils de cuir ou la table de travail laquée rendaient l’endroit froid et impersonnel. Pas une photo accrochée au mur, pas une plante verte dans un coin, ni de dossier éparpillé. On se serait presque cru dans le cabinet d’un dentiste ou dans un bureau témoin. C’était son choix car elle y disait pouvoir s’y concentrer sans aucune distraction.

 

— Fédra, tu es là !

 

Une petite femme menue aussi gracieuse que coquette, s’approcha. Elle se mouvait avec l’aisance et la délicatesse d’une ballerine. D’un geste qui fit tinter ses bagues et ses bracelets dorés, elle réajusta ses cheveux courts pourtant impeccablement coiffés autour de son visage fin. Souriante et élégante, elle paraissait sortir d’une série télévisée. Tina Pesquier accusait à peine ses cinquante-quatre ans avec ses petites rides au coin des yeux. Son regard doux s’illuminait en se posant sur sa fille unique.

 

Après le rachat des parfums Vence par un grand groupe asiatique, Tina Pesquier alors responsable de la boutique fut nommée directrice par les actionnaires. Son implication dans l’entreprise et sa pugnacité parlaient mieux que son cv. Que de chemin parcouru depuis ses débuts comme simple vendeuse ! Elle avait contribué au développement et au rayonnement de la marque. Si les grandes décisions ne lui appartenaient plus, elle se savait néanmoins indéboulonnable. Aussi, sa première décision fut de désigner sa fille comme bras droit. Elle ne concevait pas la chose autrement !

 

— Je viens d’arriver, Tina, s’exclama-t-elle

 

D’un geste tendre, Fédra l’embrassa sur sa joue poudrée. Elle avait refusé de l’appeler « maman » à l’adolescence, par simple provocation. Depuis, c’était resté.

 

— Tu n’as pas oublié que nous avons une réunion par visio-conférence, ce matin pour préparer ton départ.

Fédra reconnut l’inflexion pressante dans la voix flutée de sa mère. Depuis des semaines, elle consacrait son temps à ce projet. Elle y tenait tant…

 

— Je sais oui.

 

A ces mots, Quick aboya avec force.

 

— Que veut ton chien ? demanda Tina en arquant ses fins sourcils.

 

— Il te dit bonjour à sa manière.

 

Sa mère eut une grimace montrant qu’elle en doutait.

 

— J’arrive tout de suite, Tina. Le temps de jeter un rapide coup d’œil sur les derniers chiffres.

 

Sans attendre, Fédra s’assit à son bureau et alluma son ordinateur portable.

 

— Fais vite, mon poussin.

 

Comme elle détestait quand sa mère la surnommait ainsi ! « Mon poussin », elle ne connaissait rien de plus ridicule. Même lorsqu’elle était petite fille. Elle se contenta d’acquiescer, sans relever les yeux. Sa mère n’eut d’autre choix que de regagner son propre bureau au même étage. Une fois que sa maîtresse se fut assise, Quick cessa d’aboyer et courut se coucher sous son fauteuil.

 

— Quel irascible cabot ! marmonna Tina depuis le couloir.

 

Fédra consulta ses mails, puis éplucha les rapports d’activités. Avec satisfaction et au regard des résultats des dernières ventes, elle songea que la parfumerie de luxe avait encore de beaux jours devant elle. La réputation des produits Vence n’était plus à faire et le rachat par ce grand groupe asiatique lui ouvrait de nouvelles et nombreuses perspectives.

 

Néanmoins, elle nota que les chiffres de la boutique parisienne, installée au Bon Marché, stagnaient depuis quelques mois. Peut-être serait-il judicieux de s’y rendre en personne afin de voir par elle-même ce qui clochait ? Elle se dit avec irritation qu’il fallait toujours avoir l’œil sur tout.

 

A ce sujet, elle ferait bien de redescendre voir si les flacons avaient été époussetés comme elle l’avait demandé. Quick collé à ses basques, elle descendit inspecter la boutique. En la voyant apparaître, les vendeuses se raidirent imperceptiblement. Elles ne pouvaient totalement masquer la crispation de leurs traits. A croire qu’elles avaient quelque chose à se reprocher ? Pourtant il leur suffisait de mettre en avant les produits. Rien de difficile quand les parfums proposés étaient de si grande qualité.

 

— Nous avons tout nettoyé à nouveau, précisa la vendeuse à qui Fédra avait donné ses instructions.

 

— Je l’espère.

 

Du coin de l’œil, elle nota que la vendeuse se tordait nerveusement les mains.

 

« Bon sang ! Je ne vais pas vous manger ! J’exige simplement que le magasin soit impeccablement tenu. Ce n’est pas compliqué à comprendre. » songea-t-elle en poussant un soupir excédé.

 

Elle inspecta minutieusement les bouteilles, portant l’élégant logo de la marque, rangées dans un alignement parfait. Le visage de la déesse s’imposait de lui-même sur les flacons brillants. Les rayons du soleil embrasaient les pampilles du lustre en cristal au-dessus de sa tête, jetant des éclats de lumière sur les murs clairs. Les commodes de bois ancien chinées aux quatre coins de la Provence embaumaient la cire. L’ensemble dégageait une impression de chaleur et d’authenticité pleine de charme. Chaque chose était à sa place. Néanmoins, Fédra ne pouvait s’empêcher de toujours chercher la perfection.

 

— Fédra ! fusa une voix derrière elle.

 

Elle sursauta, sortant immédiatement de sa rêverie contemplative. Sa mère se tenait en haut de l’escalier en colimaçon, visiblement contrariée.

 

— Que fais-tu ? Nous t’attendons.

 

Plus de « poussin » cette fois. Même les vendeuses de la boutique frémirent comme si elles se sentaient concernées par l’orage qui grondait. Malgré son apparence frêle et délicate Tina Pesquier ne s’en laissait pas compter. Elle n’était pas arrivée en haut de l’organigramme uniquement en distribuant des sourires. Souvent, il lui avait fallu batailler pied à pied et si elle se mettait rarement en colère, mieux valait se tenir loin d’elle quand ça arrivait. Même sa fille préférait baisser les armes face à elle plutôt que risquer un affrontement. Et puis, surtout, elle n’avait qu’elle…

 

— Oui, j’arrive Tina, répondit-elle en maîtrisant son agacement. Pas la peine de t’énerver.

 

C’était sa mère et elle l’adorait même s’il lui arrivait de pousser le bouchon trop loin. A vingt-neuf ans, Fédra n’appréciait pas particulièrement d’être ainsi réprimandée comme une gamine. Surtout devant les employées. Qu’importe si elle savait que c’était sa faute ! Elle avait complètement oublié cette réunion pourtant capitale pour Vence. A dire vrai, elle s’en serait bien passée. Un véritable acte manqué…

 

Toujours en haut des marches, Tina Pesquier attendit que sa fille la rejoigne. Son regard réprobateur se radoucit alors que Fédra arrivait à son niveau.

 

— Mon poussin, tu sais aussi bien que moi que ce projet est primordial pour le rayonnement de la marque.

Elle avait posé ses mains pleines de bagues sur ses épaules et la dévisageait, le regard implorant. Oh, comme elle détestait sa mère quand elle faisait vibrer sa fibre sentimentale comme maintenant !

 

— J’ai besoin de toi, insista-t-elle.

 

— C’est bon, céda Fédra.

 

Le visage de Tina s’illumina d’un grand sourire. Sa colère était déjà oubliée.

 

— Grâce à toi ma fille, Vence possédera une longueur d’avance durable sur ces concurrents. Un tel coup médiatique marquera les esprits.

 

Elle se contenta d’acquiescer. Comment lui dire non ? Sa mère l’avait élevée toute seule. En effet, Fédra n’avait jamais connu son père. Tina refusait même d’en parler. Cette blessure n’avait pas cicatrisé chez cette dernière et le sujet restait tabou. Une sorte de secret de famille qui n’en était pas vraiment un…

 

Sa mère ne s’était jamais remariée et Fédra ne lui connaissait aucune liaison durable. Mais l’aurait-elle accepté ? Elles étaient devenues si fusionnelles. Comme souvent après une séparation dont on ne se remet jamais vraiment, Tina s’était réfugiée dans le travail. Exigeante et obstinée, elle avait gravi un à un les échelons depuis qu’elle avait débuté derrière la caisse du magasin.

 

Seuls comptait son entreprise.

 

Et sa fille unique !

 

— Tu seras la digne ambassadrice de nos parfums, dit-elle avec toute la fierté d’une mère.

 

Elle ne semblait pas en douter une seule seconde. Fédra, pour sa part, se serait bien passé de cet engagement. Mais une fois que Tina avait une idée en tête, il était quasiment impossible de la faire changer d’avis. Même pour elle !

 

 

Chapitre 2

 

Ville de Grasse

France

 

 

Dans la salle de réunion, les ordinateurs avaient été installés. Tous allumés, leurs écrans couleurs montraient le visage de quatre hommes. Tous aussi sérieux les uns que les autres.

 

— Ma fille Fédra Pesquier, la présenta sa mère pleine de fierté.

 

Sans les avoir jamais vus auparavant, Fédra reconnut sans peine chacun des intervenants. Leur nom et leur visage se trouvait dans l’épais dossier du projet.

 

Il y avait Hiro Sato, le scientifique japonais. Âgé de presque quatre-vingt ans, aussi sec qu’un pruneau mais au regard vif, il fut le premier à la saluer d’une légère inclinaison de la tête. Trop exalté par son travail, il refusait de prendre sa retraite.

 

François Tremblay, le chercheur canadien, leva sa large paume d’un geste empreint de lassitude. Avec sa barbe broussailleuse et son catogan, Fédra l’imaginait sans mal au fin fond du Yucon, à la limite de l’Alaska, trappant le renard polaire.

 

Tout empreint de son importance puisque le projet était sous son égide, Yanis Zafar ne lui accorda qu’un bref regard par écran interposé. Représentant le gouvernement égyptien, toute l’opération dépendait de son bon vouloir. Il avait fallu passer par lui pour obtenir la moindre autorisation.

 

Enfin, Pascal Lussac, du CNRS très élégant dans son costume lui adressa un franc salut. Devant son expression bienveillante, Fédra songea qu’il deviendrait certainement son principal interlocuteur une fois sur place. Après tout n’étaient-ils pas compatriotes ?

 

— Commençons, décréta Tina Pesquier d’une voix autoritaire. Merci à vous de nous consacrer un peu de votre temps si précieux. Comme vous le savez, cette réunion est la dernière avant de vous retrouver tous sur le terrain.

 

— Avons-nous vraiment le choix ? demanda le canadien avec cynisme. C’est vous qui détenez les cordons de la bourse et nous sommes vos obligés.

 

Fédra accusa le coup. De quel droit cet homme leur parlait-il ainsi ? Alors qu’elle imaginait Tremblay comme un affable bucheron, ce type se révélait antipathique. L’idée qu’il n’appréciait guère de collaborer avec des femmes s’insinua dans son esprit. Encore un misogyne ringard qui avait un siècle de retard ! Dire qu’elle allait devoir travailler en collaboration avec lui alors qu’elle manquait déjà de motivation…

 

— La société Vence est spécialisée dans les parfums de luxe, commença Tina feignant la bonhomie. Je ne voyais pas une autre entreprise s’investir dans le « Projet Explore K ».

 

Si elle était contrariée par la remarque acerbe de Tremblay, Tina n’en montra rien. Elle affichait même son sourire le plus radieux et Fédra reconnaissait bien là tout le talent de sa mère pour circonvenir un interlocuteur récalcitrant.

 

— Je ne vois pas le rapport, insista le canadien au visage fermé.

 

Fédra le catalogua immédiatement dans la catégorie « tête de mule ascendant âne bâté ». Pour quelle raison cherchait-il la provocation ? Ils étaient tous sensés travailler dans la même direction et chacun connaissait les bénéfices à tirer de ce projet. Alors pourquoi cet acharnement?

 

— L’Egypte n’est-elle pas le berceau des parfums ? répondit Tina Pesquier avec une suavité qui en aurait amadoué plus d’un.

 

Un long silence suivit sa déclaration. Cette réunion, qui devait être la dernière et clôturer des mois de travail, s’annonçait houleuse… Mais Fédra connaissait sa mère et savait que ce n’est pas un type comme ce François Tremblay, aussi bardé de diplômes soit-il, qui l’impressionnerait.

 

— Le matériel est déjà en place, déclara Hiro Sato, revenant à l’essentiel. Mes techniciens également.

 

— Pour ma part, comme vous le savez, je suis retenu à Paris quelques jours encore, reprit Lussac d’une voix neutre. Cependant, je serai naturellement joignable si vous avez besoin de moi.

 

Tout en parlant il n’avait cessé de dévisager Fédra.

 

— Notre équipe est prête également, affirma Tremblay d’un ton bougon.

 

Manifestement radouci, avait-il enfin compris que Tina n’était pas femme à se laisser faire ? Fédra en tira une certaine satisfaction. Yanis Zafar, l’égyptien, acquiesçait avec une expression concentrée, le dos rejeté contre le dossier de son fauteuil. En qualité d’hôte, rien ne lui échappait.

 

Elle sentit un tressaillement le long de sa nuque. Ça y est ! C’était la dernière ligne droite, on allait passer aux choses sérieuses. Au concret.

 

Le « Projet Explore K » regroupait un consortium scientifique, pluridisciplinaire et international. L’unique objectif tendait vers l’étude non invasive des pyramides égyptiennes et, en particulier, celle de Khéops. C’était une première. Un grand pas en avant depuis la découverte du tombeau de Toutankhamon.

 

Tina s’était complètement investie dans ce programme. Elle y voyait une formidable opportunité pour la marque et aussi une façon d’étancher sa soif de connaissance. Effectivement, l’Egypte ancienne, après sa fille et Vence, occupait sa vie de façon dévorante. Elle se passionnait aussi bien pour l’histoire, l’archéologie que la mythologie. Abonnée à des revues spécialisées, se tenant au courant par internet, la moindre petite découverte ou nouvelle hypothèse l’enthousiasmaient.

 

Mais en entrepreneuse avisée, elle avait surtout vu dans le Projet Explore K une manière de positionner sa fille sur le devant de la scène. Une manière pour elle s’assurer sa succession. Il s’agissait d’un événement précurseur et d’envergure.

 

Pourtant l’Egypte avait été réticente à cette idée novatrice. Dès le départ et tout au long des étapes préparatoires, des discussions interminables s’étaient engagées, des compromis avaient été acceptés de part et d’autre. Il avait fallu démontrer la volonté véritable de préserver les antiques monuments, avec l’unique motivation de faire avancer les connaissances et de lever le mystère de la construction de la pyramide.

 

Mais ce n’avait pas été la seule difficulté. Le choix des intervenants avait également été sujet à débat. Si un projet d’une telle ampleur exigeait des scientifiques de renom, ces derniers avaient dû montrer patte blanche avant d’être adoubés par le tatillon Ministère des Antiquités. Ce qui sous-entendait d’accepter d’être sous leur tutelle quasi exclusive. Autrement dit, il fallait s’attendre à avoir en partie les mains liées et de devoir systématiquement rendre des comptes. Malgré le prestige de la tâche, certains avaient refusé ce diktat. La susceptibilité de l’égo semblait d’ailleurs augmenter en fonction du nombre d’années d’études…

 

Néanmoins et, heureusement pour Vence, le ministère égyptien s’était montré plus souple concernant le financement. Avait-il vraiment le choix devant la pression qu’opposaient les chercheurs désireux de commencer leurs recherches ? Outre les universités des pays membres du projet pour leur soutien logistique et scientifique, on trouvait un fournisseur d’énergie et un grand groupe de médias. Mais également Pesquier mère et fille, avec leur parfumerie de luxe.

 

Tina avait été maligne et avait soumis l’idée du mécénat au groupe asiatique désormais propriétaire de la marque. Comme elle l’avait escompté, les associés s’étaient emballés à cette idée et avaient appuyé leur candidature de tout leur poids. La notoriété de Hiro Sato au pays du Soleil-Levant y était pour beaucoup et avait fait pencher la balance de leur côté…

 

Voilà comment Fédra allait, pour la première fois, fouler le sol d’Egypte ! Si comme l’avait si froidement fait remarquer François Tremblay, elle tenait en partie les cordons de la bourse, elle n’avait pas pris la peine de se pencher à fond sur le sujet. Jusqu’au dernier moment elle avait espéré que sa mère ferait, elle, le déplacement. Après tout c’était son idée !

 

Elle aimait trop son petit confort, sa vie à Grasse et son travail au sein de la boutique. Elle n’avait aucune envie de se retrouver, ne serait-ce que pour quelques jours dans la chaleur implacable du climat égyptien. Mais, devant ses réticences, Tina avait eu un argument imparable : Fédra était bien plus photogénique qu’elle et il fallait que Vence décroche un maximum d’articles. La presse du monde entier allait se précipiter à ses pieds pour l’interviewer, lui avait-elle assuré.

 

« Imagine donc : une belle petite française au milieu des pyramides ! Les journalistes vont adorer ! » avait expliqué sa mère avec passion. Fédra avait eu envie de lui répondre qu’elle n’était pas une pouliche destinée à un grand prix hippique. Sa silhouette longiligne et sa classe naturelle ne suffiraient peut être pas… Mais sa mère n’en démordait pas. Comme toujours ! Elle avait vraiment de qui tenir, songea-t-elle avec un soupir résigné.

 

Elle n’avait pas encore préparé sa valise. Jusqu’au dernier moment, elle avait espéré que sa mère succombe à sa passion et prenne sa place. Hélas, si cette dernière réglait les derniers détails via la visio-conférence, elle ne manquait pas une occasion de mettre sa fille en avant. A l’écouter, à l’instar de la pyramide de Khéops elle était la huitième merveille du monde. Rien de moins. Le pire était que ses interlocuteurs ne devaient pas être loin d’en être convaincus. Du Tina tout craché !

 

La réunion se termina rapidement sur la promesse de faire de rapides découvertes et de bouleverser à jamais l’égyptologie. Du blabla de scientifiques uniquement destiné à se rassurer. Fédra ne partageait pas leur enthousiasme. Le « Projet Explore K » avait beau recouper l’imagerie infrarouge et l’utilisation innovante de la radiographie par muons ainsi qu’un survol systématique par drone de la zone, elle restait hermétique à ce remue-ménage technologique.

 

N’avait-on pas déjà retourné ces vieilles pierres de fond en comble ? Des escouades entières d’archéologues avaient dû gratter chaque centimètre carré du plateau de Gizeh. Sans parler des pilleurs de tombes ! Que restait-il encore à découvrir ? Au grand désespoir de sa mère, elle n’avait pas la fibre scientifique et aucune sensibilité historique. Tout restait très abstrait pour elle, sans véritable utilité. C’était bien les seules choses qu’elle n’avait pas héritées d’elle !

 

Malheureusement, avec cette dernière réunion elle comprit qu’à moins d’un miracle, elle ne pourrait plus faire marche arrière. Autant se résigner. A présent, sa préoccupation était de trouver un panier suffisamment confortable pour y emmener Quick car il était inconcevable qu’elle parte sans lui.

 

— Merci messieurs, conclut Tina Pesquier en s’adressant à ses interlocuteurs avec un grand sourire.

 

Ces derniers saluèrent chaleureusement via l’ordinateur. Sauf Tremblay.

 

 « Hé oui, mon coco ! C’est moi que tu vas devoir te coltiner sur place ! Et ça ne m’enchante pas plus que toi ! » songea Fédra avec humeur.

 

— A bientôt, dit-elle néanmoins avec un enthousiasme de façade avant que les écrans ne s’éteignent.

 

Sa mère resta un instant silencieuse, ses yeux gris pareils aux siens, perdus dans le vide. Ce n’était pas dans ses habitudes.

 

— Tina, ça va ? s’inquiéta-t-elle.

 

Elle se tourna vers elle et son visage s’éclaira.

 

— Tu te rends compte ?

 

— Quoi ?

 

— Nous sommes à l’aube de très grandes découvertes. Et non seulement Vence y sera associée mais toi aussi ma fille. Tu seras là-bas, au cœur de l’évènement.

 

On sentait toute sa passion et son exaltation dans cette dernière phrase. Tous ses espoirs aussi. Fédra aurait voulu lui dire de ne pas s’emporter, qu’elle risquait d’être déçue et que, malgré les moyens mis en œuvre, rien ne garantissait la réussite du projet. Elle ne devait rien y voir de plus qu’un énorme coup de pub. Mais elle n’avait pas le cœur à détruire ses attentes, aussi préféra-t-elle lui répondre avec une prudence plein de bienveillance :

 

— C’est une très bonne chose pour l’entreprise. Il n’y avait que toi pour être aussi visionnaire.

 

Dans un élan maternel plein de fierté, elle attrapa Fédra par les épaules et la serra contre son cœur en faisant tinter ses bracelets. L’odeur familière du parfum poudré de sa mère l’enveloppa. Sa gorge se serra en songeant qu’elle ne serait peut-être pas à la hauteur des attentes de Tina, elle qui lui avait tant donné depuis sa naissance.

 

C’est le moment que choisi Quick pour surgir dans la pièce. Il se précipita vers Tina en aboyant avec force.

— Abominable bestiole ! s’exclama-t-elle.

 

Elle tenta de le faire taire mais le petit chien s’acharnait.

 

— Peux-tu me débarrasser de ce… de cet animal enragé ? demanda sa mère contrôlant mal sa colère.

 

— Quick ! appela Fédra.

 

Le chien céda immédiatement et vint se poster docilement aux pieds de sa maîtresse. Remuant la queue et l’enveloppant d’un regard énamouré, il quémandait une caresse.

 

— Comment réussis-tu à te faire obéir par ce démon ?

 

Fédra se contenta de sourire sans répondre. Ce n’était pas la première fois qu’elles avaient cette conversation. Elle n’avait jamais compris l’hostilité que sa mère éprouvait contre Quick. Tina serait certainement soulagée de le voir partir avec elle. Même si ce n’était pas du tout prévu dans le programme initial et qu’elle allait à nouveau lui reprocher son caprice…

 

 

Chapitre 3

 

Le Caire

Egypte

 

 

Après avoir patienté quelques minutes dans la salle d’attente, le Capitaine Marchand, l’appela de sa voix claire. S’extirpant d’un fauteuil Louis XVI à l’assise un peu défoncée, Rudi Roberto foula le tapis aux motifs orientaux et passa devant les peintures anciennes aux cadres dorés avant d’entrer dans le bureau de la Chef de la sécurité opérationnelle de l’ambassade de France au Caire. Son nom et son titre étaient inscrits en lettres capitales sur la porte.

 

La fonctionnaire s’effaça pour le laisser passer. Grande avec de longs cheveux aussi noirs que raides, elle aurait pu être séduisante si elle s’était donné la peine de sourire. Or le Capitaine Isoline Marchand avait rarement le cœur à rire. A bientôt quarante ans, elle avait passé sa vie au service de la nation et dormait mal la nuit comme en attestaient les cernes et les ridules sous ses yeux. Dans la rigueur de son attitude, on sentait qu’elle prenait son métier très à cœur. Rudi se demandait même si elle avait une vie privée.

 

— Bonjour Monsieur Roberto, le salua-t-elle en lui tendant la main.

 

Sa poigne était ferme et sèche, à l’image du personnage.

 

— Asseyez-vous, dit-elle en lui désignant une chaise noire qu’on trouvait dans toutes les administrations.

Rudi y prit place et se retrouva aussi mal assis que dans la salle d’attente. Mais si l’ameublement était austère et bon marché, il se surprit à admirer les plantes luxuriantes qui s’épanouissaient aux quatre coins de la pièce : un ficus arrivant jusqu’au plafond, un palmier aux feuilles brillantes, un ibiscus couverts de fleurs et l’indéboulonnable orchidée ruisselante de pétales. Il ne s’était pas attendu à ce que la responsable de la sécurité eut la main aussi verte !

 

Le soleil de l’après-midi se frayait un chemin par la haute fenêtre malgré les stores baissés. De longues raies de lumière barraient la pièce, donnant au bureau des allures de jungle miniature. Néanmoins, la climatisation rendait l’atmosphère agréablement fraîche. Derrière les plantes, apparaissaient des reproductions de fresques égyptiennes et une photo du sarcophage de Toutankhamon. Comment y échapper quand on travaillait au Caire ?

 

— Je vais être brève et j’irai droit au but, poursuivit Isoline Marchand d’un ton pressé.

 

Rudi n’en attendait pas moins d’elle. Ça ne devait pas rigoler tous les jours à l’ambassade…

 

— Que savez-vous du « Projet Explore K » ? demanda-t-elle en le fixant droit dans les yeux.

 

Il décroisa ses longues jambes et se pencha en avant, intrigué. Il ne s’était pas entendu à ce genre de question.

 

— Les journaux en ont pas mal parlé ces derniers temps, répondit-il avec indifférence. Encore un truc d’archéologues.

 

— Le truc en question monopolise beaucoup de monde et de moyens.

 

L’inflexion de la chef de la sécurité montrait que le sujet ne devait pas être traité à la légère.

 

— Quel rapport avec l’ambassade ? questionna-t-il en fronçant les sourcils.

 

— Officiellement aucun.

 

— Et avec moi ?

 

Toujours en éveil, son instinct lui disait que cette histoire sentait mauvais… Il n’avait pas été convoqué par pure cordialité. Qu’attendait-on exactement de lui ? En voyant l’ombre d’un sourire se dessiner sur les lèvres du Capitaine, il songea aussitôt que ça n’augurait rien de bon.

 

— Le « Projet Explore K » vise à ausculter la pyramide de Khéops de manière non invasive, expliqua-t-elle d’une voix très docte. Sinon l’Egypte n’aurait jamais accepté. Il y aura bientôt sur le plateau de Gizeh assez de scientifiques et de techniciens pour rendre extrêmement nerveux n’importe quel ambassadeur, ministre et autres responsables de la sécurité.

 

Rudi entendait bien mais ce n’était pas son problème. Il ne prit même pas la peine de cacher son air ennuyé.

 

— Nous savons tous les deux que votre carrière de journaliste en free-lance n’est qu’un paravent pour d’autres activités, disons : moins officielles, reprit-elle.

 

Elle avait penché son buste au-dessus de son bureau et avait planté ses yeux dans les siens. Il y décela un éclat ressemblant à de l’admiration. Mais il devait se tromper, Isoline Marchand devait avoir un cœur de pierre et n’éprouver aucun sentiment. Maîtrisant sa surprise et surtout sa contrariété, il se borna à commenter d’une inflexion neutre nuancée d’une pointe de reproche :

 

— Ma carte de journaliste est tout à fait valable.

 

Balayant l’argument d’un geste de la main, elle poursuivit, implacablement :

 

— Rassurez-vous, j’ai fait mon boulot en vérifiant mes sources. Tout comme vous, je ne suis pas une amatrice… Je sais que parfois vous travaillez également pour la Défense. Ce sont d’ailleurs eux qui vous ont recommandé à moi. Aujourd’hui vous êtes au Caire et demain on vous croisera sûrement en Afghanistan ou au Yémen.

 

La capitaine Marchand marqua une pause, le temps que ses paroles s’insinuent dans l’esprit de Rudi. Aucun doute, cette nana-là avait le bras assez long pour prendre des renseignements sur lui et connaissait les détails de son cv. Cet entretien avait des relents de traquenard.

 

— Qu’importe si vous appartenez à un service en particulier ou si vous agissez en électron libre, reprenait-elle. Pour ma part je vous considère comme une sorte de barbouze ou de fusible. Un peu comme dans « Mission Impossible » si vous étiez pris, l’Etat niera avoir eu connaissance de vos agissements. Toujours est-il que pendant quelques semaines vous serez à la disposition de l’Ambassade de France.

 

Le sourire carnassier s’étirant sur son visage ne lui disait rien qui vaille. On aurait dit un prédateur ayant acculé sa proie. Rudi Roberto garda le silence.

 

Quoi qu’ait pu apprendre Isoline Marchand et qu’importe l’idée qu’elle se soit fait de lui, il était pourtant un authentique journaliste. Il ne comptait plus les conflits qu’il avait couverts, les articles écrits le soir à la lumière tremblotante des bougies faute d’électricité, ni les blessures et les cicatrices striant son corps. Certaines l’avaient marqué bien plus profondément que d’autres. Elles faisaient partie de lui et racontaient une partie de son histoire.

 

Bien sûr elle avait raison quand elle disait qu’il allait là où l’actualité le menait. Il n’était pas un de ces reporters qui se complaisaient au chaud et à l’abri dans leur bureau. Sans adrénaline, ce métier perdait tout son sel à ses yeux. Si lui ne se rendait pas sur place pour relater la vérité sur ces conflits armés, qui le ferait ? Ces guerres resteraient silencieuses, sans témoin, ce qui les rendraient encore plus abjectes.

 

Il y avait aussi cette autre facette de son activité. Assez complémentaire quand on y réfléchissait. Il ne niait pas que le gouvernement français ait plusieurs fois fait appel à lui… Mais, à part le capitaine très peu de gens le savaient.

 

— Je n’ai pas été informé de cette nouvelle affectation, articula-il lentement.

 

— Maintenant vous l’êtes. Consultez votre agent de liaison, vos supérieurs, ou qui sais-je d’autre, il vous le confirmera.

 

Soupirant bruyamment, il devinait qu’Isoline Marchand se réjouissait de lui apprendre cette information. Dans leur métier, savoir c’était détenir le pouvoir. En l’occurrence, elle avait une longueur d’avance sur lui.

 

— Quel rapport avec le « Projet Explore K » ? demanda-t-il avec une inflexion sarcastique. Je ne suis pas en Egypte pour servir de garde du corps à de vieux archéologues français. De plus, vous n’ignorez pas que le climat est toujours tendu depuis l’attentat de la mosquée d’al Rawdah…

 

Le Capitaine Marchand engloba son bureau d’un regard éloquent. De la fenêtre, on voyait flotter le drapeau tricolore français à côté de celui de l’Egypte, avec l’aigle en son centre.

 

— Pensez-vous réellement que je ne sois pas au courant ? lança-t-elle avec force.

 

Il acquiesça de mauvaise grâce. Comme il aurait voulu être ailleurs à cet instant ! N’importe où sur le globe mais pas à la merci de cette femme et des plans qu’on avait décidés pour lui à son insu.

 

— Promis, je ne vous infligerai pas de vieux savants barbus, sentant la naphtaline, dit-elle sur le ton de la plaisanterie.

 

Que lui valait ce revirement inattendu ? Elle semblait s’amuser alors que la seconde d’avant le spectre des trois cents victimes de l’attaque de la mosquée d’al Rawdah hantait encore son regard.

 

— Me voilà rassuré ! s’exclama-t-il.

 

Il n’en pensait pas un mot car le capitaine Marchand ne possédait aucun sens de l’humour. Un désagréable frisson courut le long de sa nuque. Il avait le sentiment que ce qu’elle voulait lui faire avaler devait être sacrément difficile à digérer.

 

— Alors quel est le programme ? questionna-t-il, réticent.

 

Pour toute réponse elle s’adossa au dossier de son fauteuil et prit tout son temps.

 

— Il va falloir d’abord changer de garde-robe, finit-elle par annoncer.

 

Rudi jeta un coup d’œil sur son tee-shirt noir moulant son torse athlétique, sur son pantalon de treillis ayant vu des jours meilleurs et sa paire de rangers qu’il s’astreignait à cirer chaque matin.

 

— Qu’est-ce qu’elles ont mes fringues ?

 

Il n’avait jamais rien entendu de plus absurde.

 

— Vous allez lui faire peur.

 

— A qui ?

 

— A Fédra Pesquier.

 

D’un geste vif, elle prit une photo couleur glissée sous son sous-main et la lui présenta.

 

— Prenez la, monsieur Roberto. Elle ne vous explosera pas au visage.

 

Fédra Pesquier… Qui était-elle pour que lui Rudi Roberto soit convoqué dans le bureau de la chef de la sécurité de l’ambassade de France au Caire ? Il n’avait jamais entendu ce nom auparavant. Et quel rapport avec le Projet Explore K ?

 

Il saisit le cliché et l’étudia. La coupe élégante de son tailleur et les rangs de perles montraient que cette femme venait d’un milieu aisé. Notant peu de maquillage sur son visage à la peau claire, il supposa qu’elle était assez sûre d’elle pour pouvoir s’en passer. Elle occupait certainement un poste à responsabilités. Son impression se confirma devant ses grands yeux gris au regard perçant et ses lèvres asymétriques qu’elle gardait obstinément fermées. Celle fille-là n’avait rien d’une archéologue, ça ne faisait aucun doute !

 

— Alors ? fit-il en lui rendant la photo.

 

— La nounou, c’est pour elle.

 

— Quelle nounou ?

 

Cette fois le capitaine Isoline Marchand afficha un large sourire. Elle semblait même s’amuser beaucoup. A ses dépends ! L’irritation qu’il ressentait se muait doucement mais sûrement en une colère froide.

 

— Vous allez être son baby-sitter durant son séjour en Egypte, précisa-t-elle d’un ton mielleux.

 

— Moi ?!

— Parfaitement Vous voyez quelqu’un d’autre dans la pièce ?

 

Rudi se leva d’un bond et sa chaise bascula sur le carrelage avec un bruit sourd.

 

— Qu’importe ce qu’on vous a raconté sur mon compte et tout le bien qu’on a pu vous dire, mais je ne donne pas dans la garderie.

 

Isoline Marchand resta un instant muette de surprise. Elle avait encore dans ses prunelles cette forme de ravissement. Pourtant elle avait dû en voir d’autre avant d’être promue à ce poste, surtout pour une femme !

 

— Je vous en prie, dit-elle d’un ton apaisant. Il ne s’agit pas d’une offense personnelle.

 

— Vraiment ? Comment auriez-vous réagi à ma place ?

 

Le capitaine se garda bien de répondre, preuve que le sort de Rudi n’avait rien d’enviable. Au lieu de ça, elle s’éclaircit la voix avant de poursuivre :

 

— Fédra Pesquier représente les parfums de luxe Vence. La marque est le principal mécène privé du « Projet Explore K ». A ce titre, elle est notre invitée.

 

Elle avait mis dans cette dernière phrase assez de force pour le convaincre que la jeune femme retenait toute son attention. Et par conséquence la sienne également. Il n’avait pas besoin d’un dessin : il allait se retrouver pieds et poings liés.

 

— Elle arrive demain et vous serez son ange gardien, acheva-t-elle.

 

Arpentant le bureau du ficus au palmier, Rudi fulminait. C’était impossible. Il y avait forcément une erreur. Ses états de services parlaient pour lui et on ne pouvait décemment pas lui demander ce genre de rôle.

 

— Ma mission ne peut se résumer à ça. Il s’agit d’une couverture. Quel est le véritable enjeu ?

 

Isoline poussa un long soupir et évita son regard un bref instant.

 

— Veuillez sur mademoiselle Pesquier et s’assurer qu’elle garde un souvenir enchanteur de sa venue au Caire, affirma-t-elle.

 

— Et en plus il faut que je joue les guides touristiques ! Vous me prenez pour un imbécile ?

 

Sa voix vibrait de colère et il se demandait encore ce qui l’empêchait de partir d’ici en claquant la porte.

— Les ordres viennent d’en haut. Je ne suis que la messagère.

 

Il croyait la chose impossible et pourtant la colère de Rudi monta encore d’un cran, menaçant de le submerger.

 

— De quoi vous plaignez vous au juste ? reprit-elle d’un ton plus tranquille. Considérez cette mission comme des vacances bien méritées…

 

— Des vacances ? En Egypte, avec les menaces d’attentats que l’on connait ? Je vous aurais volontiers éclaté de rire au nez si la situation n’était pas si complexe.

 

— Son séjour ne sera pas long, tenta-t-elle d’esquiver. C’est la première fois qu’elle vient et…

— Quoi ?!

 

Il crut qu’il allait s’étrangler d’indignation.

 

— Qu’est-ce que j’ai dit ? s’affola Isoline.

 

— Pourquoi financer le « Projet Explore K » si elle ne connait pas l’Egypte ? Surtout que les sommes engagées sont pharaoniques, j’imagine. Sans jeu de mots bien sûr. Que vient-elle foutre ici, bordel ?

 

Le Capitaine Marchand soupira.

 

— Vous changerez de tenue et vous adopterez un langage plus correct avant de la récupérer, articula-t-elle avec patience.

 

Rudi la foudroya du regard. Qu’elle lui lâche la grappe avec ses fringues !

 

— Les parfums jouaient un grand rôle dans l’Egypte ancienne, reprit-elle d’un ton plus docte. Ils servaient à honorer les Dieux. Les hommes et les femmes de la haute société se parfumaient également. Le savoir-faire des maitres parfumeurs de l’époque était renommé dans tout le bassin méditerranéen. Il n’est donc pas étonnant qu’une société comme Vence s’associe au « Projet Explore K ».

 

— Ma prochaine mission est donc de faire du tourisme avec une petite vendeuse en parfumerie ? demanda-t-il avec morgue.

 

Isoline Marchand acquiesça en s’abstenant de formuler un commentaire. C’était donc ça. Il n’y avait aucune alternative. Charmant programme… Il se trouvait au pied du mur. On ne lui laissait pas le choix. Etaient-ce donc là les remerciements qu’on lui présentait pour services rendus ?

 

Il s’occuperait donc de cette nana. Soit.

 

Mais à sa manière…

 

Elle n’allait pas été déçue de son premier voyage en Egypte, la petite vendeuse de parfum !

  

La suite ici..

 

 

Chapitre 4

 

Le Caire

Egypte

 

 

Rudi Roberto aurait pu attendre Fédra Pesquier à l’aéroport. Il aurait enfilé un pantalon propre et une chemise bien repassée comme lui avait conseillé le Capitaine Isoline Marchand. Au milieu du flot des passagers, il aurait brandi une petite pancarte avec écrit dessus le nom de la jeune femme.

 

Mais non.

 

Il aurait pu tout aussi bien trouver un arrangement avec l’ambassade en demandant à ce qu’une voiture climatisée soit mise à la disposition de la jeune femme. Un chauffeur parlant français qui lui aurait galamment porté ses valises, l’aurait emmenée avec célérité jusqu’à son hôtel.

 

Non plus.

 

A la rigueur, il aurait pu lui-même envoyer un taxi, conduit par un homme de confiance. Ce dernier aurait donné à Fédra Pesquier un aperçu du Caire, en passant par des ruelles typiques. Il lui aurait raconté mille anecdotes et elle serait tombée sous le charme de la ville.

 

Toujours pas.

 

Rudi n’avait rien voulu faire tout ça. Il avait laissé la responsable de Vence se débrouiller par ses propres moyens, encombrée de ses bagages dans un pays inconnu. Il connaissait pourtant l’horaire de son vol et savait dans quel établissement elle devait descendre. Le capitaine de la sécurité lui avait consciencieusement donné toute ces informations, insistant sur l’importance d’un accueil de qualité.

 

Et, il n’en avait strictement pas tenu compte. Isoline Marchand allait lui arracher les yeux et s’en faire des boucles d’oreille. Mais il n’avait pas signé pour couver cette fille comme une mère poule.

 

Au lieu de ça, il était tranquillement assis dans le lobby du Nile Cairo Hotel. Un très confortable palace au service stylé et discret dans lequel Fédra Pesquier devait descendre pour être traitée en invitée de marque. Eclairé par de hautes baies vitrées donnant sur le Nil, large et indolent, l’endroit était des plus agréables. Un oasis de luxe dans cette ville poussiéreuse. Le parquet de bois blond, les épais canapés de cuir souple, les lampes élégantes posées sur les tables basses réchauffaient l’atmosphère. Partout des roses par bouquets entiers embaumaient l’air. Rudi ignorait qui payait les frais de séjour de mademoiselle Pesquier mais nul doute qu’elle bénéficiait d’un véritable traitement de faveur.

 

Un serveur vêtu d’une longue tunique blanche sur un pantalon large déposa un plateau devant lui. D’un geste sûr, il servit le thé fumant dans un verre artistiquement décoré.

 

— Votre boisson monsieur, dit-il avant de s’éloigner en silence.

 

Les arômes de menthe chatouillèrent agréablement les narines de Rudi. Il avisa avec gourmandise la petite assiette de pâtisseries typiques apportée avec son thé. Difficile de faire son choix entre les gâteaux secs fourrés à la pâte de datte, les ménenaths tout ronds et saupoudrés de sucre glace et les basboussa à la semoule gorgés de sirop. Isoline avait raison : il aurait pu considérer cette mission comme d’agréables vacances. Sauf qu’il n’en voulait pas !

 

Il consulta rapidement sa montre au bracelet de cuir usé. D’après ses estimations et malgré l’impossible circulation cairote, Fédra Pesquier n’allait pas tarder à arriver. Pour sa part, il avait tout son temps. Il étira ses longues jambes sans quitter l’entrée des yeux. De sa place, il ne pouvait pas la manquer.

 

Ses calculs étaient justes car il venait d’avaler sa deuxième gorgée de thé brûlant quand elle franchit la porte. Il la reconnut immédiatement car elle n’était pas très différente de la photo que lui avait montrée Isoline Marchand. Elle paraissait juste plus fatiguée. Et elle devait l’être… Ses lèvres serrées en un trait réprobateur et ses sourcils parfaitement épilés qu’elle fronçait, montraient que le trajet depuis l’aéroport n’avait pas été une partie de plaisir. Des mèches s’échappaient de sa queue de cheval stricte et de vilains plis marquaient son tailleur. Elle traînait derrière elle une lourde valise et portait à l’épaule un sac assez gros pour y contenir une pastèque. Avec cynisme, il imagina qu’il devait s’agir de ses précieux produits de beauté. Ce genre de femme ne voyageait sûrement pas sans apporter avec elle leur maquillage, leur crème de nuit et tant autres soins aussi superflus que hors de prix.

 

Pourtant Rudi dût reconnaître qu’il émanait de cette femme une classe et une autorité que n’aurait pas reniées Néfertiti elle-même. D’ailleurs en y regardant bien, il nota une certaine ressemblance entre les deux femmes : le cou gracile, le front haut, l’arc de leurs sourcils et l’intensité de leur regard. Il croqua un morceau d’une pâtisserie et la savoura lentement tout en observant Fédra d’un coin du lobby, masqué par les allées et venues des clients.

 

Fédra balaya de ses prunelles grises le vaste hall d’accueil, semblant chercher quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Rudi se figea quand il comprit qu’elle le cherchait, lui ! A son regard fouillant la foule, il devina qu’elle savait qu’on lui avait donné un chaperon pour la durée de ce séjour. Ne voyant personne l’accueillir à l’aéroport, elle pensait trouver son comité de réception à l’hôtel. La petite vendeuse de parfum était bien plus perspicace qu’il ne l’avait imaginé… L’espace d’une seconde ses yeux croisèrent les siens, au milieu du ballet incessant des clients. Une alerte rouge s’alluma dans son cerveau et il ressentit un pincement le tirailler au niveau du torse.

 

Mais déjà elle se détournait. L’employée derrière le comptoir venait de lui remettre sa clé magnétique et héla un chasseur pour s’occuper de ses bagages. L’homme la salua avec déférence et se saisit de la poigné de la valise. Il tendit la main vers son sac mais Fédra eut un geste de négation. Manifestement elle ne laissait à personne le soin de porter ses chers cosmétiques.

 

Rudi eut un sourire sarcastique. Quelle femme pouvait-elle être à se soucier autant de ses petits flacons de crème ? Elle s’engouffra à la suite du groom dans un des nombreux ascenseurs du Nile Cairo Hotel. Rudi connaissait déjà le numéro de sa chambre, une magnifique suite située au dernier étage avec vue imprenable sur la ville et le fleuve. Il songea, non sans une certaine ironie, que le gouvernement français avait vraiment à cœur de la recevoir avec tous les égards…

 

Sans se presser, il engloutit un nouveau gâteau et but son thé devenu tiède. Puis il se leva comme à regret et se dirigea à son tour vers les cabines d’ascenseurs. Durant l’ascension, il eut tout le loisir de détailler son reflet dans la glace de la paroi. Sa chemise en jean moulait chacun de ses muscles et ses cuisses athlétiques tendaient le tissu de son pantalon. Il avait revêtu une tenue correcte pour être certain de passer inaperçu parmi la clientèle huppée du palace. Seulement, il avait l’impression d’être déguisé ! D’un geste las, il passa sa paume calleuse sur les poils drus de sa barbe naissante. Tout comme ses cheveux bruns coupés assez courts, il savait que ça lui donnait un air sauvage.

 

L’épaisse moquette du couloir étouffa ses pas. Il passa une à une les portes des chambres, jusqu’à trouver le numéro qu’il cherchait. Après un bref coup d’œil autour de lui pour s’assurer qu’il était seul, il tendit l’oreille. A sa grande surprise, il perçut la voix de Fédra dans la chambre. Elle devait être au téléphone. Il attendit patiemment en espérant que personne ne viendrait. Puis il entendit une porte qu’on claquait et ce qui lui sembla être le bruit de l’eau qui coule. Il était à présent certain qu’elle venait de rentrer dans la salle de bain. Parfait ! La voix était libre.

 

Il eut la tentation de remonter ses manches pour être à l’aise. Mais il risquait de découvrir ses tatouages, des arabesques maories d’un noir profond et aux traits fin. Or il était hors de question qu’on fasse de lui une description précise si on le surprenait. Avec un dernier regard au couloir vide, il sortit de sa poche un passe magnétique comme en possédaient les femmes de ménage. Il l’introduisit dans la fente et abaissa doucement la poignée. Dans la pièce à côté, le jet d’eau continuait de couler. Il avait vu juste et, vu l’état de fatigue dans lequel Fédra était arrivée, elle n’était pas prête de sortir de sa douche !

 

Il pouvait donc prendre son temps pour fouiller sa valise. Même s’il avait été désigné pour la surveiller, il voulait savoir qui était exactement cette fille. Une simple photo et les renseignements qu’il avait glanés sur internet ne lui suffisaient pas. Par chance, son bagage était déjà ouvert et son contenu à moitié vidé sur le grand lit. Il s’en approcha plein de curiosité.

 

Un aboiement aigu le stoppa net dans son mouvement. Un petit chien, moche et hirsute comme un balai brosse se jeta sur lui en grognant. D’où sortait ce clébard ? Il recula vivement cependant l’animal continuait de grogner.

 

— Quick ! appela Fédra de l’autre côté de la cloison. Tais-toi.

 

Mais le roquet n’était pas décidé à écouter sa maîtresse et continuait de glapir. Comment un chien si petit pouvait-il faire autant de bruit ? Son regard tomba sur le sac ouvert dans lequel il pensait qu’elle avait fourré ses produits de beauté. En réalité, Fédra Pesquier y avait transporté son horrible cabot.

 

— Tu as entendu ce qu’on t’a dit ? lui murmura Rudi. Ferme-la !

 

Les jappements reprirent de plus belle. Cette bestiole était d’une stupidité sans nom !

 

— Quick ? répéta Fédra toujours sous l’eau. Qu’est ce qui se passe ?

 

— Bon sang, tu vas te la boucler ? dit-il sans masquer la menace contenue dans sa voix. Sinon je te jure que je te tords le cou.

 

Dans la salle de bain, l’eau avait cessé de couler.

 

— Merde ! jura Rudi.

 

L’animal irascible sur ses talons, il fila rapidement jusqu’à la porte. Il la referma de justesse avant que le chien ne s’engouffre à sa suite. Ses aboiements résonnaient jusque dans le couloir. Ce bâtard allait finir par ameuter tout l’hôtel.

 

— Quick ? appela-telle encore dans la chambre.

 

Ce fut la dernière chose qu’il entendit avant que la cage de l’ascenseur ne se referme sur lui. Lui, Rudi Roberto, refoulé par un clébard pas plus gros qu’un rat ! Ça lui faisait vraiment mal au cœur… Mieux valait que son contact au Ministère de l’Intérieur ne l’apprenne jamais !

 

Une fois arrivé au rez-de-chaussée, il afficha un air décontracté et il se mêla aux clients avant de sortir du palace. Il n’avait plus rien à y faire pour le moment. Il traversa la rue large et encombrée de voitures. A l’ombre des immeubles de cinq ou six étages, dont les moteurs de climatisation dépassaient des fenêtres, il arpenta le trottoir d’un pas rapide. Les vitrines de magasin comme on en trouvait en occident, alternaient avec des souks plus typiques.

 

Arrivé à son appartement, dans le quartier ancien de la ville, il traversa le hall qui lui servait de salon avec son sedari, un canapé fait de coussins épais, installé sous le puit de lumière face à une table basse recouverte de mosaïques. Des miroirs ouvragés de toutes les tailles et de toutes les formes habillaient les murs, renvoyant les rayons orangés du soleil de cette fin d’après-midi.

 

Rudi grimpa une volée de marches dépassant sa chambre au matelas posé à même le sol. Décorée d’un tapis tissé aux motifs colorés, la pièce minuscule ressemblait à une alcôve. Puis il poussa une trappe de bois et sortit sur le toit terrasse. Un autre sedari défraîchi occupait le petit espace. Des flambeaux étaient plantés dans les pots de palmiers et d’agrumes dont les feuilles offraient une ombre bienfaisante.

 

Il sortit une bouteille de whisky écossais coincée entre les coussins avachis. Le verre était posé à l’envers, sur le goulot. Il se servit une belle rasade et s’avança contre la balustrade. Les odeurs de cuisine et les cris des riverains montaient jusqu’à lui. A la tombée du jour, la ville s’animait.

 

Dans le ciel ocre, le soleil descendait lentement sur Le Caire. Énorme, parfaitement rond, il occupait tout l’horizon irradiant l’air statué de poussières. Il avala une gorgée et l’alcool lui réchauffa la gorge avant d’embraser son thorax. Mais le whisky ne réussissait pas à apaiser son esprit.

 

Il était revenu en Egypte pour écrire un article sur le gouvernement local. Les élections présidentielles prévues dans quelques mois et les manifestations contre le pouvoir en place avaient déjà éclaté. Il avait prévu de se rendre dans les universités ou de traîner dans les cafés populaires pour prendre la température. Mais ses projets tombaient à l’eau…

 

Au lieu de ça il allait devoir servir de chaperon à Fédra Pesquier. Une femme qui ne connaissait rien à l’Egypte ancienne ou moderne et possédait le pire des clébards. Ces prochains jours allaient être longs…

Très longs !

 

 

Chapitre 5

 

Al-Qahira

An 2550 avant Jésus Christ.

 

 

Haut dans le ciel d’un bleu limpide, le soleil dardait implacablement ses rayons. Des volutes de chaleur montaient du sable brûlant faisant onduler l’air. Non loin, de petites barques en ballots de papyrus voguaient sur les flots calmes du Nil. Affleurant à peine la surface, elles croisaient parfois un grand bateau de bois, lourdement chargé de marchandises. Les rames fendaient l’eau avec légèreté et la coque laissait derrière elle un long sillage d’écume sur le fleuve.

 

Depuis leurs frêles esquifs, les pêcheurs avaient jeté leurs filets. Les poissons frétillaient encore coincés entre les mailles avant d’être ramenés à bord. Leurs écailles brillaient sous le soleil et leur queue projetant des myriades de gouttelettes. Le dos courbé, couvert de sueur, ils ramenaient des perches et des anguilles. Alors qu’ils s’affairaient avec des gestes sûrs et rapides, ils surveillaient du coin de l’œil les hippopotames à demi immergés et les crocodiles endormis sur la berge.

 

Sur la rive, assez loin pour ne pas être atteintes par les crues du Nil, des maisons de terre crue se regroupaient à l’ombre de dattiers en petits hameaux. On approchait de la fin de la saison des eaux hautes. Les travaux agricoles allaient pouvoir reprendre. Les sols humides et gorgés de limon seraient bientôt labourés par les ânes ou les vaches tirant leur charrue. Les paysans pourraient alors semer les céréales.

 

Amosis ne se lassait jamais de contempler ce paysage pourtant si familier. Les années passaient et le même cycle se répétait à chaque fois. Les dieux le permettaient car ils voulaient que ce soit ainsi. Il baissa la tête et cligna des yeux, gêné par la réverbération du soleil sur les eaux du Nil. Les gouttes de sueur perlaient sur son crâne rasé et son torse imberbe. Une brise infime passa sur son visage rasé et frôla son pagne de lin léger. Les heures chaudes de la journée tiraient sur leur fin.

 

Diounout sa compagne surveillait les enfants près du rivage. Le tissu fin autour de son corps ne cachait rien de ses formes et, malgré les grossesses et le travail au champ, elle était toujours aussi belle que lorsqu’il l’avait prise pour femme. Il émanait d’elle une grâce digne d’une princesse Éthiopienne. Son regard rieur était souligné d’un trait vert de malachite et il savait malgré la distance que sa peau exhalait les senteurs des huiles parfumées avec lesquelles elle s’était massée après sa toilette.

 

Les cris de joie des jeunes distrayaient son attention. Ils avaient insisté pour se rafraîchir dans l’eau du Nil. Diounout ne savait rien leur refuser. Surtout au petit dernier qui suivait ses aînés partout, même au bord du fleuve. Téméraire, aussi attendrissant que capricieux, le garçon n’avait bien entendu pas conscience des dangers de cette terre aussi généreuse qu’hostile. Hélas les enfants de son âge restaient les proies faciles pour les crocodiles. Les voisins venaient de perdre une fillette au début de la saison des crues. A part sa petite sandale de papyrus, ils n’avaient rien retrouvé d’elle. C’était la volonté des dieux.

 

Sur une courte plage de sable, à l’ombre des roseaux, les enfants avaient emmené les petits animaux articulés et les poupées sculptées dans du bois. Les fillettes adoraient enfiler des perles colorées dans leur cheveux en brins de laine. Combien d’heures avaient-elles passé à les tresser en fines nattes ? Un sourire passa sur les lèvres d’Amosis. Son torse se gonfla d’une profonde inspiration pleine de contentement. Belle et vigoureuse, sa progéniture s’occuperait de ses terres baignées par le Nil après lui.

 

Il détourna la tête et considéra sa maison en terre sèche. Une autre source de fierté. Passé la porte principale, sur les dalles fraîches de l’entrée, l’autel destiné à la déesse Thoueris gardait le foyer sous sa protection. Dans la salle de réception une large colonne soutenait le toit-terrasse. C’était l’endroit de la maison qu’Amosis préférait, surtout pour profiter de la fraîcheur du soir en compagnie des siens. Les voisins venaient parfois les rejoindre et ils grignotaient des dattes ensemble. Bercé par le bruit des discussions et celui du vent bruissant dans les palmes, il laissait souvent son esprit dériver comme maintenant.

 

Une odeur de pain cuit flottant jusqu’à lui le ramena à l’instant présent. Il provenait de la cour qui servait de cuisine à l’arrière de la maison. Une fine colonne de fumée blanche s’échappait du four et filait dans le ciel azur. Cette après-midi, la mère de Diounout avait pilé le blé pour en faire de la farine. Le pain serait prêt pour le repas du soir.

 

Amosis était un égyptien heureux et rien ne pouvait entacher son bonheur simple.

 

Rien, sauf la décision d’un puissant pharaon, l’actuel roi d’Egypte. Il était le monarque absolu. A lui seul, il regroupait tous les pouvoirs. Quoi qu’il exige de lui, Amosis devrait lui obéir.

 

 

Chapitre 6

 

Le Caire

Egypte

 

 

Fédra mit de longues minutes avant de calmer Quick. Toujours agité, son chien continuait d’aboyer contre la porte de sa chambre, comme s’il y voyait un ennemi féroce. Il allait finir par ameuter tout l’hôtel ! Et elle n’avait vraiment pas besoin de ça.

 

— Calme toi, Quick, le rassura-t-elle. Il n’y a rien ici qui mérite de te mettre dans cet état.

 

Quelques minutes plus tôt, alertée par ses aboiements, elle s’était précipitée hors de la salle de bain enveloppée dans l’épais peignoir de bain au logo du palace. Le nuage de condensation contenu dans la salle de bain avait eu le temps de se répandre dans la chambre. Manifestement, le pauvre Quick était perturbé par ce long trajet depuis la France.

 

Elle sortit du sac servant de niche un petit sachet de croquettes et une gamelle. Il devait avoir aussi faim qu’elle. Pendant que Quick grignotait avec gourmandise, elle le caressa. Il semblait plus calme et après avoir avalé la dernière friandise, il consentit à s’allonger au pied du lit. Fédra sourit puis d’un geste sans grâce, elle s’affala sur le matelas à côté de sa valise.

 

— Quel voyage ! s’exclama-t-elle.

 

Le cairn terrier gris leva le museau vers elle, en remuant la queue.

 

« Brave petit chien, » songea-t-elle en se penchant vers lui pour lui gratter le crâne.

 

Les dernières heures défilèrent comme un film dans son esprit. Ce matin même, sa mère l’avait déposée à l’aéroport de Nice-Côte d’Azur. Impatiente et l’œil humide, elle l’avait assommée de recommandations avant de la serrer contre son cœur. Fédra s’était mordu la langue pour ne pas lui balancer au visage que si elle était inquiète à ce point, elle n’avait qu’à partir à sa place ! Mais comme d’habitude, elle refusait de blesser sa mère.

 

Jusqu’au dernier moment, Fédra avait espéré un rebondissement comme une tornade clouant les avions au sol, une météorite s’écrasant sur l’autoroute coupant tout accès ou une onzième plaie d’Egypte ravageant le pays. Elle-même aurait été capable des pires actes pour repousser ce voyage ! Elle tenait tant à son petit confort et à ses habitudes.

 

Si elle s’était attendue à un trajet pénible, elle avait été loin du compte.

 

D’abord, elle dû affronter l’enthousiasme de sa mère, la poursuivant via ses sms reçus tout au long de son périple :

 

Bientôt, tu fouleras la terre des pharaons !

 

Ne sachant que répondre, Fédra lui envoya de gentils petits smileys.

 

Je suis si fière de toi, mon poussin !

 

Elle leva les yeux au ciel. Elle n’avait vraiment pas besoin de lui faire tout ce cinéma… Néanmoins, elle lui envoya un nouveau chapelet de smileys.

 

La relève est assurée !! L’avenir de Vence est entre de bonnes mains avec toi.

 

La lecture de ce message lui arracha un soupir excédé et elle ne prit même plus la peine de répondre à sa mère. Mais si l’attitude de cette dernière l’horripilait, la suite allait mettre sa patience à rude épreuve.

 

Comme il n’y avait aucun vol direct à cette période de l’année, il lui avait fallu cinq heures pour rejoindre Le Caire, la contraignant à faire escale dans des halls aussi spacieux qu’impersonnels. Puis elle dut à nouveau patienter dans une queue interminable pour passer les contrôles à la douane. Sans parler de l’attente avant de récupérer sa valise au milieu d’une foule compacte aussi impatiente qu’excitée. Ensuite, en jouant des coudes et en écrasant quelques pieds, elle réussit à arracher son bagage au tapis roulant. Bousculée et craignant pour son chien, elle avait tenu le sac contenant Quick tout contre elle comme un objet précieux.

 

Hélas le supplice n’était pas encore terminé pour elle…

 

Au sortir de l’aéroport, il lui restait à trouver un chauffeur de taxi comprenant le français et qui n’exigeait pas d’elle un prix prohibitif pour la course, sous prétexte qu’elle était une femme seule et une étrangère. Elle avait été à deux doigts de tourner les talons pour prendre le premier vol en partance pour l’Hexagone. Heureusement, un vieux conducteur accepta de l’emmener. Peut-être était-ce un ancien sage égyptien qui avait deviné qu’elle était à bout ? En tout cas, elle lui fut reconnaissante de l’avoir conduite à bon port et elle éprouva même un poil de mauvaise conscience en le voyant plié en deux pour porter sa valise jusqu’au hall du palace.

 

Elle ne s’était sentie réellement soulagée que lorsqu’elle avait eu franchi le seuil de sa suite. Enfin ! Elle avait béni la climatisation, la salle de bain, les flacons de gel douche et les épaisses serviettes de toilette. Son calvaire était terminé !

 

Après un long soupir résigné, elle se redressa resserrant la serviette autour d’elle. Elle décida de s’habiller pour aller diner au restaurant de l’hôtel. D’abord, elle avait pensé se faire monter un repas par le room service. Mais elle songea que même si elle en voulait à la terre entière, elle se serait surtout punie elle-même en restant enfermée dans sa chambre.

 

Auparavant elle envoya un message succinct à sa mère, en passant sous silence ses tracas. Elle ne souhaitait pas l’inquiéter et encore recevoir un appel affolé de sa part. L’énergie lui manquait rien qu’à l’idée de devoir la calmer.

 

— Allez Quick, on va manger !

 

L’animal attendit sagement qu’elle passât la laisse dans le mousqueton de son collier écossais. Elle allait sortir de la pièce, le chien sur ses talons, quand son téléphone portable sonna au fond de son sac à main.

— Mademoiselle Pesquier ? demanda une voix d’homme qu’elle ne connaissait pas.

 

— Oui ?

 

— Accepteriez-vous de diner avec moi ce soir ?

 

— Je vous demande pardon ?

 

Qui était cet homme ? Elle venait d’arriver, comment avait-il obtenu son numéro ? En tout cas, il ne doutait de rien !

 

— Ne vous méprenez pas, dit-il avec une inflexion amusée.

 

— Vous trouvez ça drôle ?

 

Elle avait pris son ton le plus sec. Que cette journée horrible se termine ! Elle n’était pas d’humeur.

 

— Je crois que, d’abord, un bon thé à la menthe vous détendra.

 

— Je ne veux pas de thé, pas plus que je ne veux manger avec vous !

 

D’où sortait ce rustre ? Qu’attendait-il d’elle ?

 

— Vous avez tort le restaurant sert d’excellents kébâbs.

 

— Je ne suis pas venue en Egypte pour avaler des sandwiches !

 

Sa voix était montée dans les aigus et ses doigts serraient son téléphone.

 

— Ici ce sont des brochettes d’agneau servies avec du persil, insista l’homme.

 

— C’est non !

 

Fédra avait presque crié et Quick avait sursauté à côté d’elle. A l’autre bout de la ligne elle entendit un sifflement admiratif. Ce type se moquait d’elle ouvertement !

 

— En réalité vous n’avez pas réellement le choix…

 

Il avait laissé sa phrase en suspens et elle eut l’impression qu’une menace perçait derrière ses mots. Un frisson désagréable électrisa le duvet de sa nuque.

 

— Vous plaisantez ? Il faut vraiment vous faire soigner !

 

Elle n’était pas de celles qui se laissaient facilement impressionner. Un rire plein d’ironie lui répondit dans l’écouteur.

 

— Je vous attends en bas, à l’accueil du Nile Cairo Hotel.

 

— Comment savez-vous où je…

 

Trop surprise pour terminer son propos, elle s’interrogea une nouvelle fois sur l’identité de son interlocuteur.

 

— Je m’appelle Rudi Roberto, répondit-il comme s’il lisait dans ses pensées.

 

Il garda le silence quelques secondes comme pour mieux lui laisser le temps de mémoriser son nom. Rudi Roberto, ce nom ne lui évoquait absolument rien.

 

— J’ai été désigné pour vous…comment dire ?

 

Fédra resta dans l’expectative. Qu’allait-il encore sortir de son chapeau ?

 

— Je dois vous escorter durant votre séjour au Caire.

 

— M’escorter ? répéta-t-elle.

 

La nuance railleuse dans la voix de ce Rudi Roberto ne lui avait pas échappée. Il n’avait pas pris la peine de la masquer, ne serait-ce que par politesse.

 

— Je n’ai pas besoin d’un chaperon ! s’offusqua-t-elle.

 

— Aucun doute.

 

— Je sais me débrouiller toute seule !

 

— Certainement.

 

— Je suis une grande fille.

 

— A l’évidence.

 

— Je ne…

 

— Ok, rendez-vous dans cinq minutes en bas, dit-il avant de raccrocher.

 

— Merde ! s’exclama Fédra dans le micro.

 

Surpris par le cri de sa maîtresse Quick aboya.

 

— Viens, on va immédiatement remettre ce sale type à sa place.

 

Fourrant son téléphone dans son sac, elle claqua la porte derrière elle et le bruit résonna dans le couloir. Quick se faufila à sa fuite lui jetant de petits coups d’œil interrogatifs. De rage, elle appuya plusieurs fois sur le bouton de l’ascenseur. Une rage froide s’infiltrait dans ses veines et gagnait tout son corps, se diluant comme une encre sombre qui obscurcissait son esprit.

 

— Je vais lui montrer que personne ne me parle sur ce ton ! Pour qui se prend ce mec ?

 

A ses pieds le cairn terrier approuva d’un jappement. Exaspérée, elle déboucha dans le hall rempli de touristes. Mais la foule n’était qu’une frêle barrière face à sa colère. Elle aurait poursuivi ce Rudi Roberto jusqu’au bout de la terre pour lui montrer que personne ne lui dictait sa conduite.

 

A part, peut-être, sa mère Tina.

  

La suite ici..